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“Manger bio ne change rien pour la santé” : vraiment ? Ce que disent réellement les études scientifiques

Il y a une phrase que j’ai entendue trop souvent, sur des plateaux de télévision, dans des dîners, dans des commentaires sur les réseaux sociaux : « Manger bio ne change rien pour la santé. » Assénée avec une certitude qui se veut scientifique, reprise par des gens que je respecte parfois par ailleurs, cette affirmation m’a longtemps agacée sans que je sache exactement pourquoi. Et puis j’ai creusé. Comme je creuse toujours, parce que je ne sais pas m’arrêter à la surface des choses, parce que les raccourcis commodes m’insupportent quand les enjeux sont sérieux. Et ce que j’ai trouvé dans les études, dans les travaux des chercheurs, dans les rapports des agences sanitaires, m’a convaincue définitivement : cette phrase n’est pas une vérité scientifique. C’est un mensonge confortable.

Je ne dis pas ça pour provoquer. Je le dis parce que c’est ce que la recherche montre, et parce que j’ai travaillé en agriculture Biologique et j ‘ai envie de partager ici ce que j’ai appris et compris, avec ma voix, avec mes mots, pour que vous puissiez vous faire votre propre opinion sur une base solide plutôt que sur un slogan.


Ce qui m’a mise sur la piste : l’évidence des pesticides

Tout a commencé, pour moi, par une question simple. Si l’agriculture conventionnelle utilise massivement des pesticides de synthèse et que l’agriculture biologique les interdit, est-ce que les personnes qui mangent bio sont moins exposées à ces substances ? La réponse est oui, et elle est documentée de façon très solide et j ‘ai pu le constater sur le terrain. Des études ont comparé les taux de résidus de pesticides dans les urines de consommateurs d’aliments bio versus conventionnels et trouvent systématiquement des niveaux d’exposition significativement plus faibles chez les premiers. L’une d’elles, menée aux États-Unis auprès d’enfants, a montré que le simple fait de passer à une alimentation bio pendant cinq jours faisait chuter les métabolites urinaires de pesticides organophosphorés de façon spectaculaire, avant de les voir remonter dès le retour aux aliments conventionnels.

Ce mécanisme est d’une logique implacable : si l’on supprime la source d’exposition, l’exposition diminue. Ce n’est pas une hypothèse, c’est de la physique élémentaire appliquée à la toxicologie. Et quand on sait ce que les pesticides de synthèse font à l’organisme humain à doses répétées sur des décennies, quand on comprend les mécanismes des perturbateurs endocriniens, des effets cocktail, des expositions cumulatives qui s’accumulent dans les tissus adipeux et se transmettent de génération en génération, cette réduction d’exposition n’est plus anecdotique. Elle devient fondamentale.


Ce que les études épidémiologiques ont confirmé

J’ai longtemps entendu que les études scientifiques sur les bienfaits du bio « ne sont pas concluantes ». Cette formulation m’a toujours semblé malhonnête, parce qu’elle confond « pas encore parfaitement prouvé dans un essai randomisé contrôlé impossible à réaliser sur des décennies d’alimentation humaine » avec « les données ne montrent rien d’intéressant ». Or les données montrent des choses très intéressantes.

La grande étude NutriNet-Santé, conduite en France par des équipes de l’Inserm sur plus de 68 000 participants suivis sur plusieurs années, a trouvé des associations significatives entre consommation fréquente d’aliments biologiques et réduction du risque de lymphomes non hodgkiniens, de cancers du sein en post-ménopause, et de cancers globaux. Ces associations ont tenu après correction statistique pour les principaux facteurs confondants, l’alimentation générale, l’activité physique, le tabac, l’indice de masse corporelle. D’autres études européennes sont allées dans le même sens. Quand des équipes de recherche indépendantes, dans plusieurs pays différents, avec des méthodologies différentes, trouvent des signaux qui pointent dans la même direction, c’est que quelque chose de réel se joue.

Ce que les chercheurs observent, c’est que les personnes qui mangent majoritairement bio ont une exposition réduite à des substances que l’on soupçonne sérieusement d’interférer avec les mécanismes de contrôle cellulaire, les perturbateurs endocriniens au premier rang. Ces substances sont étudiées pour leurs liens avec certains cancers hormonodépendants, des troubles de la reproduction, des effets neurodéveloppementaux chez les enfants exposés in utero et en bas âge, et des dérèglements métaboliques. Les fenêtres d’exposition les plus critiques sont précisément la grossesse, la petite enfance et la puberté, des moments où choisir une alimentation bio pour son enfant ou pour soi-même relève d’une précaution parfaitement rationnelle et bien documentée.


Le bio est aussi plus nutritif : ce que j’ai découvert et qui m’a surpris

C’est l’aspect dont on parle le moins, et qui m’a pourtant beaucoup frappée quand j’y suis tombée. On débat de la question des pesticides, on discute des risques sanitaires, mais on oublie souvent de poser la question de la qualité intrinsèque des aliments bio. Est-ce qu’ils contiennent plus de bonnes choses, pas seulement moins de mauvaises ? La réponse, là aussi, est oui.

Une méta-analyse publiée en 2014 dans le British Journal of Nutrition, portant sur 343 études comparant la composition des cultures bio et conventionnelles, a montré que les aliments bio contiennent en moyenne 19 à 69 % de concentrations plus élevées en antioxydants, polyphénols, flavonoïdes et acide ascorbique. Ces composés sont exactement ceux que la recherche en nutrition identifie comme bénéfiques pour la santé cardiovasculaire, la protection contre le stress oxydatif et le vieillissement cellulaire. La même équipe a publié en 2016 une méta-analyse sur les produits animaux montrant que la viande et les produits laitiers issus de l’élevage biologique contiennent en moyenne 50 % de plus d’acides gras oméga-3 que leurs équivalents conventionnels, grâce à l’alimentation à base de pâturage et de fourrages frais.

Ces chiffres m’ont arrêtée net. Une différence de 50 % en oméga-3, ce n’est pas une nuance marginale. Les oméga-3 ont des effets bien documentés sur l’inflammation chronique, la santé cardiovasculaire et la santé cérébrale. Et cette différence ne vient pas de la magie du label bio : elle vient du fait que les animaux élevés en bio passent plus de temps dehors, mangent de l’herbe plutôt que des céréales concentrées, vivent dans des conditions qui correspondent à leur biologie naturelle. Ce sont des aliments qui ont été produits différemment, et cette différence se retrouve dans leur composition. C’est de la biologie, pas du marketing.


Ce que les sols ont à voir avec ma santé : la leçon de Marc-André Selosse

Il y a une dimension de ce débat qui est presque toujours absente des discussions grand public sur le bio, et c’est celle qui m’a peut-être le plus bouleversée intellectuellement. On parle de la santé humaine, des résidus, des études épidémiologiques. Mais on ne parle presque jamais de ce qui se passe sous nos pieds, dans les sols que l’agriculture intensive travaille depuis des décennies. C’est pourtant là que tout commence. J’ai eu la chance de rencontrer il y a quelques années au congrès des herboristes, un spécialiste des sols vivants dont je souhaite vous parler ici.

Marc-André Selosse est professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris et spécialiste mondial des symbioses entre les plantes et les micro-organismes du sol. Dans ses livres, notamment Jamais seul et L’origine du monde, il développe une idée que je trouve à la fois révolutionnaire et profondément évidente dès qu’on la comprend : les plantes ne sont jamais seules. Elles vivent depuis 400 millions d’années en symbiose permanente avec des champignons mycorhiziens qui colonisent leurs racines et étendent dans le sol un réseau filamenteux des dizaines de fois plus étendu que le système racinaire lui-même. Ce réseau, invisible à l’œil nu mais d’une complexité et d’une intelligence biologique extraordinaires, capte le phosphore, le zinc, l’eau et des dizaines d’autres nutriments essentiels que la plante serait incapable d’atteindre seule, et les lui transfère en échange de sucres issus de la photosynthèse. C’est une économie du vivant fonctionnelle depuis avant que les dinosaures existent.

Or les fongicides de synthèse, ces produits utilisés massivement en agriculture conventionnelle pour protéger les cultures contre les maladies fongiques, ne font pas la distinction entre les champignons pathogènes qu’ils ciblent et ces champignons mycorhiziens bénéfiques. Ils les tuent indistinctement. Les herbicides de la famille du glyphosate perturbent les communautés bactériennes des sols via leur action sur des voies métaboliques présentes chez les bactéries. Les insecticides systémiques s’accumulent dans les terres et déciment la faune du sol, vers de terre, arthropodes, collemboles, qui sont les ingénieurs naturels de la fertilité et de la structure physique des sols. Ce que les pesticides de synthèse font aux sols agricoles, c’est les vider progressivement de leur vie, transformer un écosystème complexe et auto-suffisant en un substrat stérile qui a besoin d’intrants chimiques toujours plus importants pour produire quoi que ce soit.

Et c’est là que la santé des sols rejoint directement ma santé et la vôtre. Une plante privée de ses symbiotes mycorhiziens naturels, nourrie aux engrais de synthèse plutôt qu’à travers les réseaux microbiens du sol vivant, produit des fruits et des légumes dont le profil nutritionnel est appauvri par rapport à ce qu’une plante biologiquement bien accompagnée peut produire. Elle développe moins de composés phénoliques de défense, moins d’antioxydants, moins de micronutriments complexes. C’est exactement ce que les études de composition montrent : les aliments bio sont plus riches en composés bénéfiques parce qu’ils proviennent de plantes qui ont été nourries par des sols vivants, avec toute la sophistication biologique que cela implique.


Un sol vivant, c’est du capital pour les générations futures

Ce qui me touche profondément dans les travaux de Selosse, c’est cette idée que nous avons hérité de millions d’années d’évolution d’un système sol-plante-microorganisme d’une efficacité que l’humanité n’aurait jamais pu concevoir seule, et que nous l’avons partiellement détruit en quelques décennies d’agriculture intensive. Les sols cultivés en agriculture biologique depuis plusieurs années présentent systématiquement une biodiversité microbienne plus riche, une teneur en matière organique plus élevée et une meilleure résistance à l’érosion et aux sécheresses. Ce n’est pas une revendication idéologique, c’est ce que des décennies de comparaisons scientifiques, dont la célèbre étude DOK en Suisse qui suit en parallèle depuis 1978 des parcelles en bio et en conventionnel, documentent de façon répétée et cohérente.

Choisir des aliments bio, c’est donc aussi, indirectement, voter pour que ces sols continuent d’exister et de vivre. C’est soutenir des agriculteurs qui ont fait le choix difficile et souvent économiquement risqué de travailler avec la vie des sols plutôt que contre elle. C’est participer à la préservation d’un patrimoine biologique que nous avons reçu et que nous avons la responsabilité de transmettre.


Bio français, bio européen, bio mondial : apprendre à lire les étiquettes

Je veux être honnête avec vous sur ce point, parce que défendre le bio ne signifie pas fermer les yeux sur ses limites réelles. Le label bio n’est pas une garantie uniforme à l’échelle mondiale. En France, l’agriculture biologique est soumise au règlement européen 2018/848 et contrôlée par des organismes agréés dont les audits sont réguliers et les résultats publics. Le niveau de rigueur du bio français, et plus généralement du bio certifié en Europe, est parmi les plus sérieux au monde. Mais pour les produits bio importés depuis des pays hors Union européenne, la réalité peut être plus variable : des fraudes à la certification bio ont été documentées dans certaines filières d’importation, et les contrôles terrain ne sont pas toujours comparables à ce qu’on exige en Europe.

Ce que j’ai appris avec le temps, c’est de regarder la provenance aussi attentivement que le label. Un thé vert bio japonais ou un haricot bio du Lot-et-Garonne n’a pas la même histoire qu’une « gamme bio » importée d’une origine floue. La traçabilité et la proximité géographique sont, à mes yeux, des critères de qualité au moins aussi importants que le label lui-même. Et pour les produits les plus traités en agriculture conventionnelle, les fraises, les pommes, les poivrons, les épinards, les cerises, prioriser le bio local quand c’est possible me semble vraiment important, même si on ne peut pas tout acheter en bio, même si le budget ne le permet pas toujours.


Ce que manger bio représente pour moi aujourd’hui

Manger bio est devenu pour moi bien plus qu’une précaution sanitaire individuelle. C’est une cohérence entre ce que je sais et ce que je fais, dans la mesure de ce que mes moyens permettent. C’est un acte de soutien à des agriculteurs qui choisissent de travailler avec le vivant. C’est une façon de respecter les sols, les écosystèmes, la biodiversité microbienne que Marc-André Selosse nous aide à voir et à comprendre. C’est enfin une façon de refuser l’argument de la résignation, ce « de toute façon ça ne change rien » qui sert si souvent à justifier l’inaction.

La science ne dit pas que le bio est parfait ni qu’il résout tous les problèmes de santé publique à lui seul. Mais elle dit, de façon de plus en plus claire et convergente, que réduire son exposition aux pesticides de synthèse est une bonne chose, que les aliments issus de sols vivants sont nutritionnellement plus riches, et que les sols traités en agriculture biologique sont des écosystèmes plus sains et plus résilients. Pour moi, c’est largement suffisant pour faire mes choix de consommation avec conviction, et pour ne plus me laisser impressionner par les phrases définitives sur les plateaux télé.


Sources & références

Sur la réduction de l’exposition aux pesticides avec l’alimentation bio :
Lu, C. et al., « Organic diets significantly lower children’s dietary exposure to organophosphorus pesticides », Environmental Health Perspectives, 114(2), 2006. Étude PEACH sur le passage à l’alimentation bio chez les enfants.
Curl, C.L. et al., « Estimating pesticide exposure from dietary intake and organic food choices », Environmental Health Perspectives, 123(5), 2015.

Sur les associations entre alimentation bio et santé humaine :
Baudry, J. et al., « Association of Frequency of Organic Food Consumption With Cancer Risk », JAMA Internal Medicine, 178(12), 2018. Étude NutriNet-Santé, Inserm, 68 946 participants.
Hemler, E.C. & Hu, F.B., « Plant-Based Diets for Cardiovascular Disease Prevention: All Plant Foods Are Not Created Equal », Current Atherosclerosis Reports, 21(5), 2019.

Sur la qualité nutritionnelle des aliments biologiques :
Barański, M. et al., « Higher antioxidant and lower cadmium concentrations and lower incidence of pesticide residues in organically grown crops », British Journal of Nutrition, 112(5), 2014. Méta-analyse sur 343 études.
Średnicka-Tober, D. et al., « Composition differences between organic and conventional meat: a systematic literature review and meta-analysis », British Journal of Nutrition, 115(6), 2016. Sur les teneurs en oméga-3.

Sur les perturbateurs endocriniens :
ANSES, Perturbateurs endocriniens, dossier thématique. anses.fr
Inserm, Expositions aux pesticides et effets sur la santé, rapport d’expertise collective, 2021. inserm.fr

Sur les sols vivants et les travaux de Marc-André Selosse :
Selosse, M.-A., Jamais seul : Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, Actes Sud, 2017.
Selosse, M.-A., L’origine du monde : une histoire naturelle du sol à l’intention de ceux qui le piétinent, Actes Sud, 2021.
Rillig, M.C. & Mummey, D.L., « Mycorrhizas and soil structure », New Phytologist, 171(1), 2006.
Lori, M. et al., « Organic farming enhances soil microbial abundance and activity — A meta-analysis and meta-regression », PLOS ONE, 12(7), 2017. Méta-analyse sur 56 études.

Sur la comparaison à long terme bio vs conventionnel :
Mäder, P. et al., « Soil Ecology and the DOK long-term experiment », Science, 296(5573), 2002. Étude DOK en Suisse, 21 ans de suivi parallèle de parcelles bio et conventionnelles.

Sur les effets des pesticides sur les sols :
Zaller, J.G. et al., « Glyphosate herbicide affects belowground interactions between earthworms, mycorrhizal fungi, rhizobia and the legume Trifolium repens », Scientific Reports, 4, 2014.
Imfeld, G. & Vuilleumier, S., « Measuring the effects of pesticides on bacterial communities in soil », European Journal of Soil Biology, 49, 2012.

Sur le label bio et les contrôles :
Règlement (UE) 2018/848 du Parlement européen et du Conseil relatif à la production biologique. EUR-Lex.
Agence Bio, rapports annuels sur les contrôles bio en France. agencebio.org

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