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Entraide et résilience : pourquoi s’organiser ensemble est la meilleure préparation à la crise

Il y a une question que peu de gens osent poser à voix haute, mais que beaucoup se posent en silence depuis quelques années. Si les systèmes qui organisent nos vies venaient à vaciller, approvisionnement alimentaire, énergie, soins, institutions, comment réagirions-nous les uns envers les autres ? Chacun pour soi, portes fermées et méfiance généralisée ? Ou solidarité, partage de ressources et entraide de voisinage ? Pour les chercheurs et penseurs qui travaillent depuis des années sur les questions d’effondrement et de résilience collective, la réponse n’est pas une évidence. Elle se construit. Et elle se construit maintenant, bien avant que la crise n’éclate.

Ce que disent Cochet, Servigne et San Giorgio sur l’effondrement

Yves Cochet, ancien ministre de l’Environnement et fondateur de l’Institut Momentum, travaille depuis de nombreuses années sur les scénarios de rupture systémique liés à l’épuisement des ressources, au dérèglement climatique et à la fragilité de nos sociétés industrielles. Il ne prédit pas l’apocalypse, il analyse des trajectoires. Et parmi ses convictions les plus fortes figure celle-ci : face à l’effondrement, deux chemins existent. S’entre-tuer ou s’entraider. Et l’un comme l’autre, dit-il, ça se prépare.

Pablo Servigne, chercheur indépendant et co-auteur de l’ouvrage fondateur Comment tout peut s’effondrer (2015), a contribué à populariser en France le concept de collapsologie, l’étude interdisciplinaire de l’effondrement de notre civilisation industrielle. Mais Servigne ne s’arrête pas au constat. Dans Une autre fin du monde est possible (2018) et dans ses travaux sur la coopération, il défend avec force l’idée que l’entraide n’est pas une utopie naïve : c’est une stratégie de survie. L’être humain est, fondamentalement, une espèce coopérative. L’histoire et la biologie le prouvent bien davantage que les récits de guerre et de compétition qu’on nous ressasse.

Pedro San Giorgio, auteur de Survivre à l’effondrement économique, adopte une approche plus pragmatique et plus concrète. Il insiste sur la nécessité de développer des compétences réelles, de constituer des réseaux de confiance locaux et d’apprendre à mutualiser les ressources avant que l’urgence ne s’impose. Pour San Giorgio, la résilience n’est pas individuelle. Elle est nécessairement collective, ancrée dans le territoire et dans des liens humains solides.

Rester vigilant sans se fermer : l’équilibre difficile mais nécessaire

Il serait malhonnête d’occulter une réalité que ces auteurs eux-mêmes n’ignorent pas : en période de crise aiguë, la méfiance monte. Les ressources se raréfient, les peurs s’exacerbent, et des comportements que l’on n’aurait pas imaginés dans des temps ordinaires peuvent surgir. L’histoire des catastrophes, inondations, guerres, ruptures d’approvisionnement, le montre : si la solidarité spontanée est fréquente et documentée, elle cohabite parfois avec des comportements opportunistes, voire violents.

Cela ne remet pas en cause l’entraide. Cela impose simplement de la construire avec lucidité. Savoir protéger ses biens, préserver son intégrité physique et morale, ne pas exposer naïvement ses ressources à des inconnus, savoir à qui faire confiance et jusqu’où : ces réflexes ne sont pas contraires à la solidarité, ils en sont la condition de durabilité. Une communauté résiliente n’est pas une communauté aveugle. C’est une communauté qui a pris le temps de se connaître, de construire des liens réels et de définir ensemble ses règles du jeu.

L’entraide n’est pas une idéologie : c’est une stratégie

Ce que Servigne et ses co-auteurs ont mis en lumière dans leurs travaux sur la coopération, c’est que l’entraide n’est pas le privilège des idéalistes. C’est une réponse adaptative extrêmement efficace face à l’adversité. Les communautés qui traversent les crises avec le moins de dommages sont généralement celles qui disposaient, avant la crise, d’un tissu social dense : des gens qui se connaissaient, qui avaient l’habitude d’échanger des services, de partager des compétences, de se faire confiance dans les petites choses du quotidien.

Partager des connaissances, savoir faire pousser des légumes, réparer un moteur, soigner une plaie, conserver des aliments, gérer un conflit, représente un capital collectif d’une valeur inestimable. Ce capital ne se constitue pas en quelques jours. Il se construit dans la durée, dans les liens ordinaires et apparemment anodins de la vie de quartier.

Un petit village dans le village : ce que notre quartier m’a appris

Je n’ai pas eu besoin de lire un guide pour comprendre cela. Dans mon quartier, ça fonctionne déjà. Pas parfaitement, pas sans frictions parfois, mais ça fonctionne. Nous formons une sorte de petit village à l’intérieur du village : les gens se connaissent, se saluent, s’arrêtent, s’appellent. On partage des biens dont on n’a plus l’usage, on se dépanne pour des œufs quand le frigo est vide, on garde les enfants quand une urgence surgit, on sort le chien du voisin quand il est bloqué, on échange des graines, des recettes, des coups de main.

Ce n’est pas spectaculaire. Ce n’est pas organisé comme une association formelle avec un règlement intérieur. C’est juste la vie, pratiquée autrement, avec un peu plus d’attention aux autres et un peu moins de repli sur soi. Et ce mode de vie, nous essayons de le transmettre à nos enfants. Non pas comme une leçon de morale, mais comme une évidence pratique : quand on s’entraide, tout le monde y gagne. La vie devient plus légère, plus agréable, plus sûre aussi d’une certaine façon. Ils voient les adultes échanger, donner, recevoir, rendre service sans tenir de comptabilité stricte. Ils intègrent que la générosité n’appauvrit pas, elle circule.

Transmettre cette culture aux enfants : l’enjeu le plus profond

Yves Cochet insiste sur le fait que les comportements collectifs face à la crise ne s’improvisent pas. On agit sous pression comme on a appris à agir dans le calme. Un enfant qui grandit dans un environnement où le partage, la coopération et la confiance mutuelle sont des pratiques quotidiennes et normales aura des réflexes différents d’un enfant élevé dans la compétition et la méfiance permanente. Ce n’est pas de la naïveté : c’est de la préparation.

Transmettre cette culture, c’est peut-être l’un des actes les plus concrets et les plus durables que l’on puisse poser face à l’incertitude. Avant les stocks de conserves, avant les panneaux solaires, avant les formations de survie, il y a les liens humains. Et les liens humains, ça s’entretient, ça se cultive, ça se transmet.

S’entre-tuer ou s’entraider : le choix commence aujourd’hui

La formule d’Yves Cochet est lapidaire et juste : s’entre-tuer ou s’entraider, ça se prépare. Pas dans l’urgence, pas quand les rayons des supermarchés sont vides ou que l’électricité ne revient pas. Maintenant, dans les gestes ordinaires, dans les échanges de voisinage, dans les conversations de palier, dans les services rendus sans rien attendre en retour. Ce n’est pas une posture militante. C’est une stratégie de vie. Et dans un monde qui vacille, c’est probablement l’une des plus intelligentes qui soit.

Sources et références

Yves Cochet – Institut Momentum, travaux sur la collapsologie et les scénarios d’effondrement systémique : www.institutmomentum.org. Pablo Servigne et Raphaël Stevens – Comment tout peut s’effondrer, Seuil, 2015. Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle – Une autre fin du monde est possible, Seuil, 2018. Pablo Servigne et Gauthier Chapelle – L’Entraide, l’autre loi de la jungle, Les Liens qui Libèrent, 2017. Pedro San Giorgio – Survivre à l’effondrement économique, Le Retour aux Sources, 2011. Piotr Kropotkine – L’Entraide, un facteur de l’évolution (1902), ouvrage fondateur sur la coopération comme moteur évolutif.

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