Je me souviens du moment précis où j’ai vraiment regardé ma poubelle. Pas jeté un coup d’œil distrait avant de sortir le sac, mais regardé dedans, vraiment, avec l’œil de quelqu’un qui cherche à comprendre ce qu’il y a là. C’était il y a quelques années en 2016. Des emballages plastique pour des produits que j’aurais pu acheter autrement, des restes alimentaires qui auraient pu finir dans un compost, des contenants en verre qui auraient pu être réutilisés, des lingettes jetables, des cotons démaquillants, des papiers d’aluminium froissés. Une poubelle de 120 litres pleine tous les trois jours. Et pour la première fois, je me suis demandé : est-ce que tout ça est vraiment inévitable ?
La réponse, que j’ai construite progressivement au fil des mois et des années, est non. Grâce au livre « famille zéro déchet« , j’ai réussi à passer d’une poubelle de 120 litres à une poubelle de 20 litres. Non, la poubelle débordante n’est pas une fatalité. Mais la démarche zéro déchet, ou plutôt la démarche de réduction des déchets, parce que le zéro absolu n’existe pas et que prétendre le contraire décourage plus qu’il n’encourage, demande qu’on commence quelque part. Par un geste. Par une habitude. Par une curiosité. Et elle ne ressemble pas exactement à la même chose selon qu’on vit dans un appartement en ville ou dans une maison avec un jardin. C’est cette nuance que j’ai envie d’explorer ici, depuis mon expérience personnelle de maison avec jardin, mais avec une vraie attention pour ceux qui vivent en appartement, parce que les guides zéro déchet leur parlent trop rarement avec honnêteté.
Par où commencer, vraiment, quand on ne sait pas par où commencer
La première erreur que font la plupart des gens qui veulent réduire leurs déchets, c’est de vouloir tout changer en même temps. On lit un article enthousiaste sur le zéro déchet, on se dit qu’on va supprimer le plastique, composter, acheter en vrac, fabriquer ses produits ménagers, remplacer ses emballages et changer ses habitudes de consommation d’un coup. Deux semaines plus tard, épuisés par l’effort et découragés par les rechutes, on abandonne. Ce schéma, je l’ai vécu moi-même, et je l’entends régulièrement de la part de personnes qui me disent « j’ai essayé mais c’est trop compliqué ».
La vraie méthode, celle qui dure, c’est une habitude à la fois. Un seul changement, intégré jusqu’à ce qu’il devienne automatique, avant d’en ajouter un autre. Ce n’est pas spectaculaire à raconter, mais c’est ce qui fonctionne. Et le bon point de départ n’est pas le même pour tout le monde : il dépend de votre situation de logement, de votre mode de vie, de vos contraintes de temps et d’espace. C’est pour cette raison que j’ai envie de vous parler séparément de ce qui est possible en appartement et de ce que la maison avec jardin ouvre comme possibilités supplémentaires, avant de revenir sur les gestes qui s’appliquent à tous, quelle que soit la configuration.
En appartement : plus de solutions qu’on ne le croit
Vivre en appartement et vouloir réduire ses déchets, c’est naviguer entre deux idées reçues également fausses : la première dit que c’est impossible sans jardin, la seconde dit que c’est facile et qu’il suffit de bonne volonté. La réalité est entre les deux, et elle mérite qu’on la regarde honnêtement.
La bonne nouvelle, c’est que la majorité des gestes de réduction des déchets ne nécessitent pas de jardin. Remplacer ses cotons démaquillants jetables par des carrés lavables en tissu (découvrez mes créations), c’est faisable dans dix mètres carrés. Passer aux produits d’entretien concentrés ou solides, aux shampoings solides, aux savons en barre plutôt qu’aux gels douche en flacon plastique, c’est une décision d’achat, pas une question d’espace. Acheter en vrac pour les produits secs, pâtes, riz, légumineuses, céréales, farine, dans les épiceries vrac ou les magasins bio qui proposent ce service, c’est accessible dans la plupart des villes françaises désormais. Et apporter ses propres contenants chez le boucher ou le fromager, comme le font de plus en plus de personnes, ne demande qu’un bocal et un peu d’habitude.
La question du compost en appartement est celle qui revient le plus souvent, et la réponse a changé ces dernières années. Il existe aujourd’hui plusieurs solutions concrètes pour les habitants d’appartements. Le lombricomposteur est probablement la plus adaptée à la vie en intérieur : une boîte compacte, inodore quand elle est bien gérée, dans laquelle des vers rouges transforment les déchets organiques en compost et en engrais liquide dilué remarquable pour les plantes d’intérieur. Il existe des modèles très compacts qui tiennent sous un évier ou sur un balcon. La bokashi est une autre option, un système de fermentation anaérobie qui accepte tous les déchets organiques y compris la viande et le poisson, contrairement au lombricomposteur classique, et qui produit un pré-compost et un liquide fertilisant en quelques semaines. Enfin, de nombreuses communes ont mis en place des points de collecte des biodéchets en pied d’immeuble ou des partenariats avec des jardins partagés qui acceptent les déchets organiques des habitants. Renseignez-vous auprès de votre mairie, les dispositifs se multiplient rapidement depuis que le tri des biodéchets est devenu obligatoire en France.
Le vrai défi en appartement est souvent l’espace de stockage. Les bocaux de vrac, les contenants réutilisables, le lombricomposteur, les sacs à vrac, tout ça demande de la place que tout le monde n’a pas. Ma recommandation pour les appartements contraints est de privilégier d’abord les gestes qui ne demandent aucun espace supplémentaire : les produits solides remplacent les produits liquides en réduisant le volume d’emballages sans ajouter d’encombrement, les bocaux de conservation remplacent les sacs plastiques à usage unique en réutilisant ce qu’on a déjà, et les achats en vrac ne génèrent pas plus de contenant que les achats emballés si on ramène ses propres bocaux.
En maison avec jardin : le compost comme point de départ naturel
Quand j’ai emménagé dans ma maison avec jardin, la première chose que j’ai installée, bien avant de m’intéresser à tout le reste, c’est un composteur qui m’a été offert par la communauté de commune des Landes (MACS). Non pas parce que j’avais une vision globale de ma démarche zéro déchet à l’époque, mais parce que ça me semblait évident : j’avais un jardin, j’avais des déchets organiques, j’avais envie que quelque chose de utile se passe avec. Et ce composteur a été le point de départ de tout le reste.
Le compostage en jardin est sans doute le geste de réduction des déchets le plus impactant qu’on puisse faire quand on en a la possibilité. Les déchets organiques représentent en moyenne 30 à 40 % du contenu d’une poubelle ménagère ordinaire, épluchures, marc de café, filtres en papier, sachets de thé, restes de repas, tonte de gazon, feuilles mortes, cartons non imprimés. Tout cela, au lieu de finir dans un camion-benne puis dans un centre de traitement, peut se transformer en quelques mois en un amendement naturel extraordinaire pour les sols du jardin, sans aucun coût, sans aucun produit chimique, avec le seul travail de la vie microbienne et de quelques vers de terre.
Composter n’est pas sorcier mais ça demande quelques bases pour éviter les erreurs classiques qui découragent les débutants. L’erreur la plus fréquente est de ne mettre que des déchets azotés, les épluchures humides et les déchets de cuisine, sans les équilibrer avec des déchets carbonés secs, les feuilles mortes, le carton déchiqueté, la paille, le bois raméal fragmenté. Un compost qui sent mauvais est presque toujours un compost déséquilibré, trop humide et trop azoté. La règle simple est d’alterner une couche de déchets humides de cuisine avec une couche de matière sèche, et de remuer de temps en temps pour aérer. Avec ces deux principes, un composteur de jardin est simple à gérer et produit un compost de qualité en quatre à huit mois selon la saison.
Au-delà du composteur classique, la maison avec jardin ouvre d’autres possibilités. Le paillage avec les déchets de tonte et les feuilles mortes réduit les besoins en eau et nourrit progressivement le sol sans aucun déchet à évacuer. Les plantes aromatiques en pot ou en carré potager permettent de réduire les achats d’herbes fraîches en barquette plastique, une des sources de déchets d’emballage les plus évitables qui soit. Et le jardin lui-même devient progressivement un outil de réduction des déchets alimentaires : quand on cultive une partie de ce qu’on mange, on ajuste naturellement les quantités au plus près du besoin réel.
Les achats en vrac : une habitude qui change tout, partout
Que l’on soit en appartement ou en maison, l’achat en vrac est probablement le geste individuel qui a l’impact le plus immédiat et le plus visible sur le volume de déchets d’emballage produits chaque semaine. En achetant ses produits secs sans emballage dans des épiceries vrac ou des rayons vrac de magasins bio, en apportant ses propres contenants, on supprime d’un coup une part importante des emballages plastique, carton et film qui remplissent les poubelles de recyclage. Personnellement j’ai régressé sur ce point là, car durant les 2 années qui ont suivies le COVID, mes commerçants ne pouvaient plus prendre mes contenants à causes des normes sanitaires en vigueur durant la pandémie.
Les produits disponibles en vrac se sont considérablement diversifiés ces dernières années. Au-delà des classiques pâtes, riz et légumineuses, on trouve aujourd’hui en vrac les céréales de petit-déjeuner, les fruits secs et oléagineux, les épices, les huiles, les produits d’entretien ménager, les lessives, les shampooings et même certains produits cosmétiques. Pour les produits d’entretien et d’hygiène notamment, la transition vers le vrac ou vers les formats solides représente une réduction spectaculaire des emballages plastique, qui sont parmi les plus difficiles à recycler et les plus présents dans nos poubelles. Vous pourrez découvrir dans un de mes articles précédent, pourquoi je n’adhère plus au « tout en vrac » (Acheter en vrac : est-ce vraiment intéressant ? Mon retour d’expérience sans filtre)
Je fabrique moi-même une partie de mes produits d’entretien et de soin depuis plusieurs années, et c’est une démarche qui s’inscrit directement dans cette logique de réduction des déchets à la source. Un savon fait maison avec des huiles de qualité, coulé dans un moule et découpé en pains, n’a aucun emballage, dure bien plus longtemps qu’un gel douche industriel et est composé d’ingrédients que je connais et que je choisis (vous pouvez d’ailleurs venir apprendre à fabriquer vos savons durant ma formation). C’est la même logique pour les produits ménagers : un spray nettoyant multi-surfaces fait avec du vinaigre blanc, de l’eau et quelques gouttes d’huile essentielle de citron coûte quelques centimes, se prépare en deux minutes et génère zéro déchet d’emballage si on réutilise le même flacon. Mes créations zéro déchet, savons solides, lingettes lavables, sachets d’herbes, sont nées de cette conviction que fabriquer soi-même, même imparfaitement, vaut souvent bien mieux qu’acheter un produit suremballé dont on n’a aucune idée de la composition réelle.
Le recyclage : nécessaire mais pas suffisant
Le recyclage occupe dans l’imaginaire collectif une place qu’il ne mérite pas tout à fait. Non pas parce qu’il est inutile, il est utile et il faut le faire correctement, mais parce qu’il est devenu pour beaucoup une façon de se donner bonne conscience sans remettre en question les habitudes de consommation qui produisent les déchets en premier lieu. Trier son plastique et le mettre dans la poubelle jaune, c’est bien mieux que de tout jeter en vrac dans le tout-venant. Mais c’est infiniment moins efficace que de ne pas acheter ce plastique en premier lieu.
La hiérarchie des déchets, telle que la définit la réglementation européenne, est explicite sur ce point : la priorité absolue est la réduction à la source, c’est-à-dire ne pas produire le déchet, puis le réemploi, puis le recyclage, puis la valorisation énergétique, et en dernier recours seulement la mise en décharge. Dans nos habitudes quotidiennes, cette hiérarchie est souvent inversée : on recycle abondamment sans questionner pourquoi on produit autant à recycler.
Cela dit, bien trier reste important, et beaucoup de gens trient encore mal sans le savoir. En France, depuis le déploiement de la règle de la poubelle jaune étendue à tous les plastiques, tous les emballages plastique vont en principe dans la poubelle de tri, quelle que soit leur forme ou leur couleur. Les cartons doivent être aplatis pour ne pas gonfler inutilement le volume de collecte. Le verre va en conteneur spécifique et n’est jamais mélangé aux autres recyclables. Les petits appareils électroniques, les piles, les médicaments périmés et les textiles usagés ont chacun des filières de collecte spécifiques que la plupart des communes ont organisées, et que beaucoup de gens ignorent encore. Renseigner sur ces filières locales spécifiques, les déchetteries, les points de collecte en magasin, les bennes à textiles, est souvent la première étape concrète et immédiatement actionnable.
La cuisine anti-gaspi : le déchet qu’on ne voit pas
Il y a une catégorie de déchets dont on parle moins dans les articles sur le zéro déchet mais qui représente pourtant un impact considérable, à la fois financier et environnemental : le gaspillage alimentaire. En France, chaque habitant jette en moyenne 30 kilogrammes de nourriture par an, dont 13 kilogrammes encore emballés et non ouverts. À l’échelle d’un foyer, c’est une centaine d’euros gaspillés chaque année, et une quantité de ressources, eau, énergie, terres agricoles, émissions de transport, qui ont été mobilisées pour produire des aliments qui finissent à la poubelle.
Réduire le gaspillage alimentaire passe par quelques habitudes simples qui s’apprennent rapidement. Faire ses courses avec une liste établie après avoir regardé ce qu’on a déjà dans le frigo et le placard, stocker les aliments correctement pour prolonger leur durée de vie, cuisiner les restes plutôt que de les jeter, utiliser les épluchures et fanes dans des bouillons maison ou dans le compost, comprendre la différence entre la date limite de consommation, qui concerne la sécurité alimentaire, et la date de durabilité minimale, l’ancienne DLUO, qui concerne simplement la qualité optimale et après laquelle un produit peut très souvent encore être consommé sans risque. Ces habitudes ne coûtent rien, elles ne demandent pas d’équipement particulier, et elles s’appliquent exactement de la même façon en appartement ou en maison.
Ce que j’ai appris en chemin : la perfection est l’ennemie du progrès
Je n’ai pas une poubelle vide. Je n’ai pas supprimé tout le plastique de ma vie. Il y a des semaines où je commande quelque chose livré dans un emballage qui m’agace, des périodes où l’organisation lâche et où le gaspillage alimentaire réapparaît, des produits pour lesquels je n’ai pas encore trouvé d’alternative satisfaisante. La démarche de réduction des déchets n’est pas une destination qu’on atteint un jour et où l’on reste. C’est un processus continu, imparfait, qui évolue avec les saisons de vie, les contraintes du moment et les solutions qu’on découvre progressivement.
Ce que j’ai appris avec le temps, c’est que chaque geste compte, même les petits, même les imparfaits, même ceux qu’on ne tient pas tous les jours. Qu’il vaut mieux faire dix gestes à 80 % de régularité que de viser la perfection sur deux gestes et abandonner au bout d’un mois. Et que la démarche est bien plus agréable quand elle est portée par la curiosité et l’envie plutôt que par la culpabilité. Vous n’avez pas à tout changer d’un coup. Vous n’avez pas à être parfait. Vous avez juste à commencer quelque part, avec ce qui vous semble le plus accessible aujourd’hui, et à voir où ça vous mène.
Pour ma part, ce chemin m’a menée à fabriquer mes propres savons, mes propres produits d’entretien, mes propres créations zéro déchet que je partage ici sur le blog et que je propose à ceux qui cherchent des alternatives concrètes et testées. Pas parce que j’ai tout résolu, mais parce que j’ai trouvé dans cette façon de faire quelque chose qui correspond profondément à ce que je suis et à la façon dont je veux habiter le monde. Je voulais réduire mes déchets, faire des économies et reprendre le contrôle de la composition des produits qui m’entourent, et c’est chose faite!
Sources & références
Sur la production et la gestion des déchets en France :
ADEME, Chiffres clés déchets, édition 2023. ademe.fr
Ministère de la Transition écologique, La hiérarchie des modes de traitement des déchets. ecologie.gouv.fr
ADEME, Guide du tri et de la collecte sélective, 2023. ademe.fr
Sur le compostage domestique :
ADEME, Le guide du compostage domestique. ademe.fr
Musée du Compost, ressources pédagogiques sur le compostage en appartement et en maison. compostage.com
Achard, L. & Vérot, P., Le grand livre du compost et du jardinage naturel, Terre Vivante, 2020.
Sur le lombricompostage et le bokashi :
Nanchen, B., Le lombricompostage, Éditions du Rouergue, 2019.
Réseau Compost Citoyen, informations sur les solutions de compostage en milieu urbain. reseaucompostcitoyen.fr
Sur le gaspillage alimentaire :
ADEME, Gaspillage alimentaire : état des lieux et pistes d’action, 2021. ademe.fr
Ministère de l’Agriculture, Réduire le gaspillage alimentaire. agriculture.gouv.fr
Sur les achats en vrac et la réduction des emballages :
Zero Waste France, Guide pratique des achats en vrac. zerowastefrance.org
Réseau Vrac, annuaire des points de vente en vrac en France. reseauvrac.fr
Sur la réglementation européenne relative aux déchets :
Directive 2008/98/CE du Parlement européen et du Conseil relative aux déchets, qui établit la hiérarchie des modes de traitement. EUR-Lex.
Loi AGEC (Anti-Gaspillage pour une Économie Circulaire), loi française n° 2020-105 du 10 février 2020. legifrance.gouv.fr
Sur les produits ménagers et cosmétiques maison :
Fabre, C., Zéro déchet, zéro toxique : les recettes maison, Terre Vivante, 2019.
Kaabouri, N., Savons & cosmétiques naturels faits maison, Éditions La Plage, 2021.

