Il y a quelques années, je suis tombée par hasard sur un livre de survivalisme. À l’époque, j’étais franchement sarcastique face aux émissions américaines où l’on voyait des gens entassés dans des bunkers avec leurs AK-47 et leurs réserves de conserves pour l’apocalypse. De mon point de vue, c’était une aberration. En cas de coup dur, c’est l’entraide, et non le repli sur soi, qui permet de traverser les crises. Cette conviction, je la tiens encore aujourd’hui.
Mais ces émissions m’ont tout de même ouvert les yeux sur quelque chose que je n’avais pas encore regardé en face : mon absence totale d’autonomie dans les choses les plus fondamentales de la vie courante. Je travaillais, je consommais, donc j’existais. Est-ce que je profitais vraiment de la vie en dépensant l’argent que je gagnais en travaillant tout le reste du temps ? La réponse était non. Ma réflexion a alors suivi un chemin simple : si je veux moins travailler pour passer plus de temps avec ma famille, je dois moins consommer. Et pour cela, je dois acquérir les connaissances qui me permettront de gagner en autonomie réelle. Non pas en prévision d’un effondrement spectaculaire, mais d’abord pour gagner en qualité de vie. La cerise sur le gâteau, pour les esprits prévoyants, c’est que ces mêmes savoirs se révèlent précieux en cas de perte d’emploi, de baisse de revenus, de catastrophe naturelle ou de crise grave.
Ce cheminement m’a conduite vers trois modes de vie que beaucoup considèrent comme distincts, voire opposés : le zéro déchet, le minimalisme et la collapsologie. En les pratiquant simultanément, j’ai découvert qu’ils partagent en réalité un socle commun très solide, et six convergences fondamentales qui mènent toutes dans la même direction.
Un contexte qui donne du sens à la démarche
Avant d’entrer dans le détail, il est utile de rappeler pourquoi ces questions résonnent aussi fort aujourd’hui. Selon une étude IFOP réalisée dans cinq pays, 65 % des Français adhèrent à l’idée que la civilisation telle que nous la connaissons va s’effondrer dans les années à venir, ce qui fait de la France l’un des pays les plus « collapsologiquement convaincus » d’Europe, juste derrière l’Italie. Cette adhésion n’est pas cantonnée à une génération ou à un courant politique particulier : elle traverse toutes les classes d’âge et toutes les sensibilités.
Par ailleurs, en 2023, 9,7 millions de tonnes de déchets alimentaires ont été produites en France sur l’ensemble de la chaîne alimentaire, soit 142 kg par habitant, bien au-dessus de la moyenne européenne de 130 kg. Et à l’échelle mondiale, les ménages de tous les continents ont gaspillé plus d’un milliard de repas par jour en 2022, pendant que 783 millions de personnes étaient touchées par la faim. Ces chiffres ne sont pas là pour accabler, mais pour rappeler que la démarche qui suit n’est pas du luxe écolo de bobos bien intentionnés. C’est une réponse concrète à une réalité concrète.
1. La quête d’une autonomie alimentaire
Nous sommes loin d’être autonomes sur le plan alimentaire. Mais nous avons la chance d’avoir une maison avec un jardin, ce qui nous permet de progresser petit à petit. Notre potager fonctionne selon les principes de la permaculture, parce qu’après plusieurs essais et erreurs, c’est la méthode qui offre le meilleur rendement pour le moins de temps investi, tout en favorisant la biodiversité et en respectant les équilibres du sol. Un composteur communal traite nos déchets organiques. Nos semences sont reproductibles et biologiques, condition sine qua non pour ne pas dépendre indéfiniment des catalogues industriels.
Nous avons progressivement investi dans un déshydratateur et un stérilisateur pour diversifier nos modes de conservation et réduire notre dépendance au congélateur, vulnérable aux coupures de courant. Pour l’eau, un puits nous permet d’arroser le potager sans puiser dans le réseau, et un filtre gravitaire à charbon actif traite l’eau du robinet, dont la qualité laisse à désirer dans notre zone. Nous sommes devenus locavores autant que possible, en privilégiant les circuits courts avec des producteurs locaux que nous connaissons et en qui nous avons confiance, ce qui réduit l’empreinte carbone de notre alimentation tout en soutenant l’économie du territoire.
La planification des menus à la semaine et les achats en vrac ont considérablement réduit notre gaspillage alimentaire. Ce n’est pas qu’une question d’éthique : c’est aussi une question d’argent. En France, le gaspillage alimentaire à la maison représente 100 euros par an et par personne dépensés pour rien. Autrement dit, chaque progrès dans l’organisation alimentaire familiale est une économie directe et immédiate.
2. Le DIY : apprendre à faire par soi-même
Le mouvement « Do It Yourself » n’est pas une tendance Instagram. C’est une reconquête de compétences que nos grands-parents maîtrisaient comme une évidence et que nous avons progressivement abandonnées au profit de la consommation.
Le zéro déchet m’a d’abord encouragée à fabriquer mes produits ménagers et d’entretien. Avec peu de matières premières, vinaigre blanc, bicarbonate, savon de Marseille, cristaux de soude, on fabrique une gamme complète de produits efficaces, économiques et infiniment moins toxiques que leurs équivalents industriels. La saponification à froid est l’étape suivante naturelle : transformer des huiles végétales et de la soude en savon solide durable, pour la maison et la peau.
J’ai aussi appris les bases de la couture et du tricot, ce qui me permet de réparer, transformer, créer, et de transmettre ce savoir à mon fils. Les cosmétiques maison sont un chantier que j’ai mis en attente, par manque de temps et parce que j’ai trouvé des produits de très bonne qualité, zéro déchet et français, qui me satisfont complètement pour l’instant. Mais la formation en herboristerie et aromathérapie que j’ai entamée va dans cette direction, et c’est une question de temps avant que je franchisse le cap.
Ce qui unit le zéro déchet, le minimalisme et la collapsologie dans ce domaine, c’est la même conviction profonde : chaque compétence acquise est un morceau d’indépendance récupéré. Chaque chose qu’on sait faire soi-même est une chose qu’on n’a plus besoin d’acheter, de commander, ni d’attendre que quelqu’un d’autre veuille bien vous fournir.
3. Se recentrer sur l’essentiel : le corps et l’esprit
Il est difficile de se soucier du monde extérieur si l’on néglige sa propre santé. Et il est difficile de maintenir son autonomie si l’on dépend entièrement du système médical pour les moindres bobos du quotidien.
Cuisiner soi-même à partir de produits bruts, c’est reprendre le contrôle de ce que l’on met dans son corps : limiter les additifs, les sucres cachés, les pesticides, les graisses de mauvaise qualité. C’est un acte à la fois de santé personnelle et de cohérence écologique. Apprendre à utiliser les plantes médicinales et les huiles essentielles pour soigner les maux courants, à condition de le faire avec rigueur et après formation sérieuse, réduit la dépendance aux médicaments de confort et aux consultations pour des choses que l’on peut gérer soi-même.
Le geste qui m’a peut-être le plus marquée est d’avoir suivi un stage de premiers secours. Un jour, ma mère a fait un malaise grave. Mon père, médecin, était là par chance et a su quoi faire. Si j’avais été seule avec elle, le temps que les secours arrivent, l’issue aurait pu être tout autre. Cette prise de conscience m’a conduite vers une journée de formation PSC1, quarante euros investis qui ont une valeur inestimable. Savoir stopper une hémorragie, pratiquer la réanimation cardio-pulmonaire, gérer une perte de connaissance : ce sont des compétences qui ne périment pas et qui peuvent littéralement sauver une vie.
4. Vers une autonomie énergétique, même partielle
L’indépendance énergétique totale est quasi impossible dans notre société actuelle. Nous dépendons de l’électricité, du pétrole, du gaz, d’infrastructures que nous ne contrôlons pas. Mais entre la dépendance totale et l’autonomie absolue, il existe un spectre très large dans lequel chacun peut progresser à son rythme et selon ses moyens.
Réduire sa consommation d’énergie quotidienne par des gestes simples, investir progressivement vers des équipements moins énergivores, penser son logement de façon à le rendre plus passif en termes de chauffage et de rafraîchissement, envisager à terme des solutions de production locale comme le solaire, le bois ou le micro-éolien : tout cela construit une résilience concrète face aux hausses de prix, aux coupures et aux dépendances géopolitiques qui affectent directement nos factures. Ce n’est pas du catastrophisme. C’est du bon sens économique et écologique.
5. Une consommation radicalement repensée
Le minimalisme, dans sa définition la plus précise, n’est pas une esthétique Instagram de maisons blanches et vides. C’est un mode de vie de simplicité volontaire : on choisit délibérément de posséder moins, non pas par contrainte, mais parce qu’on a compris que les objets ne rendent pas heureux et que leur accumulation a un coût, financier, environnemental, et psychique.
Chez nous, cela a commencé par un grand tri, la mise à l’écart de tout ce qui ne sert plus, ne plaît plus, n’a plus de raison d’être. Puis par une réflexion systématique avant chaque achat : est-ce que j’en ai besoin ? Est-ce que je peux le trouver d’occasion ? Est-ce que je peux l’emprunter, l’échanger, m’en passer ? Le Bon Coin, les vide-greniers, les groupes locaux d’échange sur les réseaux, les associations comme Emmaüs sont devenus mes premiers réflexes avant toute dépense. Ce n’est pas de la privation. C’est une liberté.
C’est avec les enfants que c’est le plus complexe, notamment pour les anniversaires et Noël, où la pression sociale et consumériste est forte. Mais mon fils, à qui nous avons transmis ces valeurs très tôt, les a intégrées avec une logique qui parfois nous dépasse. Il ne raisonne pas en termes de coût. Il raisonne en termes de valeur humaine et écologique. C’est peut-être le plus beau résultat concret de ce mode de vie.
6. Le réseau de partage des savoirs : une infrastructure de résilience
« La connaissance des mots conduit à la connaissance des choses. » Cette citation de Platon prend une résonance particulière quand on réfléchit à ce que signifie vraiment être préparé à traverser une période difficile.
La connaissance partagée est probablement la ressource la plus précieuse et la plus résiliente qui soit. Elle ne se vole pas, ne se perd pas dans une panne de courant, ne se périme pas. Constituer une bibliothèque physique de livres de référence, guides botaniques, manuels de premiers secours, ouvrages de jardinage, de conservation des aliments et d’autonomie, ce n’est pas du nostalgie : c’est une infrastructure critique. En cas de coupure numérique ou électrique, les livres papier sont le seul moyen de vérifier une information décisive. Et ils se transmettent.
L’échange de savoir-faire avec ses amis, ses voisins, sa famille, a quelque chose de profondément humain et de réellement efficace. Réparer ensemble un meuble, cuisiner collectivement pour tester une recette de lacto-fermentation, partager une journée de récolte et de mise en conserve : ces moments créent des liens forts tout en multipliant les compétences de chacun. Les groupes locaux d’entraide, qu’ils soient physiques ou en ligne, fonctionnent sur ce principe.
La transmission à nos enfants est, pour moi, la dimension la plus fondamentale de tout cela. On me dit parfois qu’ils sont trop jeunes pour comprendre les enjeux. Mon fils montre le contraire. Les enfants comprennent très bien les choses quand on les leur explique avec sincérité, à leur niveau. Ce qu’ils intègrent jeunes, ils le portent longtemps.
Ce que ces trois modes de vie ont en commun
Les liens entre le zéro déchet, le minimalisme et la collapsologie ne sont pas superficiels. Ils partagent une même vision du monde : celle d’une société qui a construit sa prospérité sur des ressources finies, dans une logique de court terme que les crises actuelles, climatiques, géopolitiques, économiques, rendent de moins en moins tenable. Et ils proposent tous les trois la même réponse de fond : reprendre prise, réduire ses dépendances, développer ses compétences, renforcer ses liens, vivre avec moins mais mieux.
Comme le formule le sociologue Bertrand Vidal, spécialiste de ces mouvements, le survivalisme et la collapsologie partagent les mêmes trois piliers : le jardin, l’autonomie et le lien communautaire. Ce sont exactement les mêmes piliers que le zéro déchet et le minimalisme, déclinés différemment selon les sensibilités et les contextes.
Le néosurvivalisme a déclenché en moi une réflexion qui m’a conduite vers le zéro déchet, puis vers le minimalisme, puis vers une vision plus globale et plus apaisée de ce que signifie vivre de façon résiliente. La démarche n’est pas celle de la peur. C’est celle de la reconquête : d’une liberté réelle, d’une cohérence entre ses valeurs et ses actes, et d’une confiance en sa propre capacité à traverser ce qui vient.
Et vous, quel a été votre élément déclencheur ?
Sources : Enquête IFOP et Fondation Jean-Jaurès sur l’adhésion à la collapsologie en France et en Europe, 2019 — SDES et Ademe, Déchets et gaspillage alimentaires en France en 2023, Ministère de la Transition écologique, 2025 — Rapport 2024 sur l’indice de gaspillage alimentaire, PNUE, mars 2024 — Ademe, Semaine européenne de la réduction des déchets 2024 — Bertrand Vidal, sociologue, spécialiste du survivalisme et de la collapsologie, cité par la Fondation Jean-Jaurès.
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